Un souper inoubliable à l’Europa

Photo : EuropaAu printemps dernier, j’ai été invitée par des collègues au restaurant Europa du réputé chef Jérôme Ferrer. L’expérience gastronomique que j’ai vécue à ce restaurant fut la plus incroyable de toute mon existence. Le talent de ce chef pour faire se déployer, l’une après l’autre, de formidables saveurs sur nos papilles gustatives n’a d’égale que sa créativité pour éblouir nos sens de la vue et olfactifs. J’ai dû fermer les yeux presque à chaque bouchée pour comprendre et déguster les incroyables sensations et évocations que procure la cuisine de Ferrer. J’avais l’impression de pénétrer dans des forêts anciennes avec les arômes boisées de certains des plats. De sentir un jardin d’été aux mille parfums se déployer sur ma langue avec une simple bouchée de légumes. Des images, des souvenirs se multipliaient de plus en plus en moi à mesure que le repas (qui dura trois heures) avançait, et mon cerveau faisait deux tours à chaque nouveau plat, éberlué de tant de beauté et de plaisirs.

Mais quand, au dessert, un contenant à emporter de petites Madeleine fut déposé sur la table, ce clin-d’œil de Ferrer me semblait évident et je compris le sens de sa cuisine : évoquer et créer des souvenirs, les emporter avec soi, les prolonger dans une dégustation sans fin. La puissance d’évocation des saveurs décrite par Marcel Proust dans « À la recherche du temps perdu » avec le fameux passage des petites Madeleine (voir l’extrait plus bas) se retrouvait toute entière recréée et transcendée dans la cuisine de Ferrer.

Je regrette seulement que ceux qui m’accompagnaient trouvaient déplacé « d’emporter des restes » en sortant d’un si grand restaurant, alors qu’aux autres tables les convives repartaient avec leurs précieuses petites Madeleine sous le bras, le contenant à emporter servant justement à cela. Je garderai malgré tout un souvenir impérissable de ce repas fabuleux, que peut-être la lecture récente de Proust m’a permis d’apprécier avec encore plus de nuances et de poésie. Un grand merci à ceux qui m’ont invitée à partager ce moment extraordinaire avec eux, et merci à Jérôme Ferrer, que j’ai eu le plaisir de rencontrer le surlendemain lors d’une conférence. Un homme absolument adorable et authentique, en plus d’être un créateur inouï, qui nourrit un amour des plus sincère pour les aliments, aussi humble soient-ils.

Merci également à son équipe de serveuses et de serveurs qui contribuent, par leurs innombrables attentions,  à la magie du moment.

« …je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. II m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi.

J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? (…) je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées. Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. (…) Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ?

Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. (…) Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. »

Marcel Proust , À la recherche du temps perdu. Du côté de chez Swann, 1913.

(Photo : Europa)

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.